Le Blog

Osons l’altruisme

11 janvier / 2018
Ecrit par Tam

Il y a 10 ans je voulais donner notre canapé,

J’ai passé une annonce, un homme m’a contacté. On a chargé un canapé sur un trottoir, il m’a raconté Toit à moi.

L’association se montait, l’idée était d’acheter des appartements pour loger des sans-abris et les accompagner le temps qu’il faudrait, pour les aider à retrouver une vie. J’ai adoré cette idée. Mon canapé allait apporter un peu de confort dans le premier appartement…. J’ai un souvenir très précis de la joie que j’avais sur ce coin de trottoir.

Depuis, j’ai suivi de loin. Je suis parti défendre d’autres causes…Je fais partie de ces gens qui ne supportent pas les injustices, la destruction de la planète, la détresse. Un puits sans fond. De ces gens qui veulent sauver le monde et donc se confrontent régulièrement à leur impuissance.

Mon risque à moi , c’est d’être touchée par la souffrance des autres. Trop, et même de me sentir coupable,  moi j’ai un toit, une famille.

Ma vie c’est un échafaudage savant, Je suis sur le fil, entre le désespoir et l’activisme joyeux. Alors je peux avoir envie de me protéger parfois. Par peur.

Mais comme je refuse que mes peurs régissent ma vie, un mardi après-midi je suis allé chez Toit à Moi, je les ai rencontrés tous, on a un peu discuté au soleil avec Michel, ça faisait un an qu’il était chez Toit à Moi. J’ai mangé la tarte aux poires de Serge, redevenu cuisinier. Christelle se tenait souriante, un peu à distance, elle venait tout juste de sortir de la rue. On est allé au centre chorégraphique, on a tous dansé ensemble. C’était un moment incroyable.

Mon risque à moi était là, la rencontre.

Quand j’y repense …c’était ridicule. À chaque fois qu’on brave nos peurs, on se rend compte à quel point elles sont ridicules. À chaque fois qu’on les dépasse on se rend compte à quel point elles nous enferment, nous empêche de déployer tout ce qui est en nous, nous prive de tant de choses, de tant de gens.

L’altruisme nous libère.

En anglais pour dire « prendre un risque » on dit « take a chance », saisis ta chance. Chaque risque est en fait une chance à saisir. Ça vous indique une direction. De l’autre côté du risque, un monde immense s’ouvre à vous.

Alors d’abord on écoute ses élans ! Un jour une personne ou une cause vous touche, une idée germe, un élan. Surtout ne vous remettez pas en pilotage automatique, mes habitudes, mes réflex, non ! C’est une chance, quelque chose vous arrête.

Écoutez votre cœur, votre ventre, prenez soin de cet élan. Sans préjugé de ce que vous allez faire, des difficultés. Ne vous mettez pas la pression.  N’écoutez pas vos peurs. Là, une petite voix en vous est en train de vous parler.

Si cette petite voix est en colère. Très bien. Osez l’indignation aussi. Alors ce n’est pas très bien vu la colère ça fait immature. La mode est aux gens zen.

En fait la colère, elle dérange surtout. On aimerait se rassurer avec l’illusion d’une société qui irait plutôt bien. L’ennemi c’est le déni, l’indifférence. L’indignation montre que non, ça ne va pas ! Qu’il y a des choses intolérables et que pourtant on les tolère ! Et ça… on n’a pas envie de le voir.

Il y a des colères saines, nécessaires. La colère ne fait pas de vous un coléreux. On peut éprouver de l’indignation, l’exprimer et continuer à s’émerveiller par ailleurs. L’indignation est un moteur, elle brise nos peurs. C’est une énergie d’action.

Voilà, par colère ou pas, on décide d’agir.  Quand on agit, on sort de son milieu et on rencontre des gens sur la même longueur d’onde. Ne plus se sentir seule, trouver des gens qui s’indignent et s’émerveillent pour les mêmes choses que vous…

Ensemble, on ne connaît plus de sentiment d’impuissance. Ensemble, ça devient des puissances collectives, avec nos talents complémentaires et nos tempéraments différents, on reprend confiance en nous tous.

Chemin faisant il va nous falloir accepter notre imperfection. On regarde l’abbé Pierre ou Gandhi et on se dit qu’on ne sera jamais aussi sage, dévoué. En fait c’est tétanisant tous ces grands héros humanistes. Ils nous impressionnent, du coup on se dévalorise.

J’ai regardé de plus près ceux qui me fascinent : Luther King, Mandela, les suffragettes … et bien ils ne sont ni tout puissants ni parfaits. Et c’est même toute leur valeur.

On n’a pas besoin de quelques personnes à la vertu irréprochable, on a besoin de milliers de gens imparfaits qui font un peu, quand ils peuvent. Parfois on est à fond, solide, engagé et parfois non. C’est humain.

Soyons indulgents avec nous-mêmes. Quand on détourne le regard face à quelqu’un qui a besoin d’aide, peut être qu’en fait on a peur de décevoir, de se décevoir…. Nous sommes humains…. Mais persévérant vers plus d’humanité.

Peu importe le passé, l’altruisme c’est aller vers qui on peut être demain. Oser se re-rencontrer. On prend ce risque sublime: changer d’avis sur ce qu’on pense de soi.  Mandela disait « ce n’est pas notre part d’ombre qui nous effraie le plus, c’est notre lumière».

Quand on s’engage, on s’abandonne à des situations nouvelles, des gens nouveaux, alors on évolue. Ce qui était enfoui remonte : un talent, des valeurs, des qualités…. c’est une nouvelle version de soi, sans étiquette, ni vernis social, plus authentique.

L’altruisme nous révèle à nous-mêmes. Suivre son élan, c’est déployer la plus belle version de soi. On grandit en humanité.

J’ai étudié les héros ordinaires. Que ce soit les Justes pendant la guerre ou les gens qui viennent en aide aux autres aujourd’hui, ils disent tous la même chose « ça va de soi » , c’est évident. On y va à l’instinct. Et notre instinct est bon. L’altruisme est naturel.

Et il est contagieux aussi. Si dans un groupe, un seul être ose se dresser face à l’absurde ou l’inhumain, il en inspire quelques autres qui se lèvent à leur tour. Si l’inaction, la résignation sont contagieuses, l’audace, la résistance, l’altruisme le sont également. Osons croire en notre puissance personnelle et en son rayonnement. Donc… on s’écoute, on se lève et on inspire.

Il y aura toujours des cyniques pour dénigrer l’altruisme, vous qualifier de Bisounours et vous dire que c’est une goutte d’eau. Le fatalisme c’est tellement plus facile, l’inaction c’est confortable. Quelqu’un qui ne veut rien faire n’a pas intérêt à ce que vous démontriez qu’il est possible de faire quelque chose. Ça peut le renvoyer à un certain égoïsme, à sa résignation ou a ses peurs. Ce qui n’est pas très flatteur. Et puis l’espoir c’est prendre le risque d’être déçu.

Peu importe . On n’a pas besoin de tout le monde pour changer le monde et faire du bien. Toit à Moi c’est même pas 50 personnes . Les Résistants pendant la Guerre 2 à 3% de la population, les Suffragettes devant le parlement britannique pour le droit de vote étaient 300.

Rien de grand dans le monde n’est venu des autorités en place, ni d’une majorité de gens. C’est le fait de quelques-uns. Un puis 2 puis 10 puis 100. Il n’y a rien de grand , qui ne soit venu de nous, des êtres humains ordinaires, dispersés, imparfaits, ayant osé l’altruisme.

Ne doutons jamais que ce que nous défendons est essentiel. L’écologie, la solidarité, la dignité, le respect. Abandonner n’est pas une option.

Alors on s’affranchit. On décide du monde dans lequel nos enfants vont vivre. Et on parie sur l’altruisme.

Oui c’est un pari. On parie sur l’humanité. L’altruisme c’est croire en l’humain, croire en l’autre. Un pari sur soi aussi. C’est croire qu’on peut rebondir, croire qu’on peut changer le cours des choses.

Ce serait une utopie  ? N’oublions pas que chaque progrès de l’humanité a été perçu comme une utopie au départ, défendu par des minorités.

Sauf qu’une fois réalisée on ne l’appelle plus utopie, ça devient le droit de vote des femmes, la sécurité sociale. Et les utopies qui arrivent derrière doivent se battre contre la même erreur d’étymologie : l’utopie ne veut pas dire l’irréalisable, ça signifie l’irréalisé.Toit à moi …en voilà une utopie réalisée

Un pari, une utopie, c’est donc une tentative. On tente quelque chose, comme Denis et Gwen il y a 10 ans, comme Rosa Parks quand elle a refusé de s’asseoir dans le coin réservé aux Noirs, … une tentative avec le risque d’échouer.

Mais grandir en humanité c’est précisément cela, tenter, sans garantie de succès. L’important c’est pas tant le succès total. L’important c’est de tenter. Quelle que soit l’issue on est gagnant.

De quel côté voulons- nous être ? De ceux qui se résignent, ne font rien donc acceptent l’insupportable ou de ceux qui résistent, agissent, tentent quelque chose ?  Qui voulons-nous être ? Quel sens donne-t-on à sa vie ?

On devrait se poser cette question chaque matin. Que voulons-nous faire de notre vivant ? De ce temps imparti, de cette chance de vie qui nous est donnée.

Je crois qu’on accomplit une vie en persévérant vers la très belle personne qu’on est au fond. Et je ne crois pas qu’on puisse s’accomplir en dehors des autres, ce serait comme vivre hors sol.

Au contraire on accomplit une vie en se mêlant de la grande marche du monde, en persévérant vers nos utopies.

Et tout cela ça fait un bien fou.

Sandrine Roudaut
Auteure, éditrice et semeuse d’utopie
texte lu lors de la soirée des 10 ans de Toit à Moi le 2 décembre 2017
http://www.lamersalee.com/